questions d'éthique

-0600-Thalès

[edit] avec comme devise: "Gnôthi seauton": "Connais-toi toi-même". Jerphagnon

Thalès de Milet, qui mérite une place à part. Il faut dire d’abord que la tradition lui en prête beaucoup, au point que sa polyvalence intrigue. C’est ainsi qu’il aurait opéré comme ingénieur militaire, détournant le cours d’un fleuve pour épargner à l’armée de Crésus la peine de construire un pont. Il donnait à l’occasion dans la météo, ce qui lui aurait permis de spéculer avec un an d’avance sur la récolte des olives. Il faisait aussi dans l’agronomie, s’intéressant aux crues du Nil, si importantes pour l’économie du pays. Toujours est-il qu’il ne paraît pas s’être voué à la recherche pour la recherche : toujours il applique son savoir à résoudre une difficulté jusqu’alors insurmontable. Il aurait prédit l’éclipse totale de soleil qui survint en 585 av. J.-C. au beau milieu d’une bataille entre Mèdes et Lydiens. Provisoirement réconciliés dans une même panique, les belligérants avaient jugé prudent de suspendre sur-le-champ les hostilités pour s’aller mettre à couvert. Toujours astucieux, il aurait mesuré la hauteur d’une pyramide grâce à son ombre portée comparée à celle d’un homme. Il aurait aussi évalué, du haut d’un observatoire, la distance qui le séparait de vaisseaux naviguant en haute mer. À ces calculs supposant le théorème dit des proportionnelles, le nom de Thalès restera attaché. Cela dit, ce qu’il est passionnant de voir apparaître, à travers l’œuvre des Sept sages, c’est un certain nombre de relations entre ce que nul ne songeait jusqu’alors à rapprocher systématiquement : rapports entre la course des astres et la position des ombres, entre les hauteurs et les distances, entre les figures et les nombres, entre la mémoire et le présent. Bref, ce qui s’opère sous nos yeux, c’est un certain remembrement du cadastre mental jusqu’alors hérité de génération en génération, et vécu comme cadre sans distance réflexive, dans l’indivision du sacré. Si le sacré demeure, la géométrie s’y superpose, et le savoir-faire, et la prévision. L’espace et le temps sont apparus comme dimensions du vécu. Cette percée vers l’abstraction, couronnée de succès, n’a bien sûr point échappé aux philosophes des temps modernes. C’est ainsi que dans une page sur laquelle ont peiné des générations de bacheliers, Emmanuel Kant reconnaît à Thalès – s’il s’agit bien de lui – la gloire d’une grande première : « Le premier qui démontra le triangle isocèle, qu’il s’appelât Thalès ou comme on voudra, eut une révélation. Car il trouva qu’il ne devait pas suivre pas à pas ce qu’il voyait dans la figure, ni s’attacher au simple concept de cette figure comme si cela devait lui en apprendre les propriétés, mais qu’il lui fallait réaliser ou construire cette figure au moyen de ce qu’il y pensait et s’y représentait lui-même a priori... » (Critique de la raison pure, Préface de la 2 éd.). Bref, s’il est vrai que Thalès s’est le premier arraché au pur empirisme en se hissant jusqu’à l’a priori géométrique, il devient aux yeux de Kant un ancêtre, dont les réussites justifient sa propre manière de voir les choses. Voilà donc pour nous une bonne occasion de voir un philosophe en « relire » un autre, et donc de voir une pensée postérieure inscrire dans une pensée antérieure ses propres raisons. LES PREMIERS PHYSICIENS Restons un moment encore avec Thalès, car il a quelque chose de plus à nous dire. En effet, à ses essais d’homme de science et d’homme de pratique s’ajoute une préoccupation d’un autre ordre, qui d’ailleurs le rapproche de nos modernes conceptions de la philosophie. Ce propos de Thalès, c’est de supposer à la bigarrure sans cesse mobile des phénomènes un principe de base qui en ferait l’unité. Car si le mouvement appelle une stabilité, les apparences un réel, le continu un principe et le multiple une unité, l’idée vient que tout en ce monde pourrait bien n’être, au fond, que les avatars d’une substance primordiale unique. Elle assurerait ce rôle fondateur, organisateur, unificateur, à partir de quoi tout prendrait corps dans le réel, et corrélativement, tout prendrait forme dans nos esprits. Cette substance-mère, étoffe du monde comme de ses habitants, assurerait donc le repos de l’esprit, plus rien ne restant inexplicable. En avoir conçu la représentation fut le mérite de Thalès de Milet et de quelques autres, que nous appellerons les premiers physiciens, le mot grec phusis désignant, mais à leur façon, notre « Nature ». Pour Thalès, c’était l’eau, omniprésente là où il y a vie – rappelons-nous les curiosités de Thalès pour les crues fertilisantes du Nil –, l’eau si précieuse dans ces contrées trop ensoleillées. Tout, donc, pour lui, s’inscrit dans le cycle de l’eau, et on le voit en cela tout proche encore des vieux mythes, où l’eau est milieu de vie en même temps que lieu de mort : - les eaux de la mer dont naquit Aphrodite, et le flot funèbre du Styx ; le cours du fleuve Léthé où s’abolit toute mémoire au profit d’un présent encore vierge, et les eaux du déluge qui donneront à des hommes régénérés de nouvelles chances – et les eaux bibliques sur lesquelles, pas si loin de chez Thalès, les Hébreux disaient se mouvoir l’esprit de Dieu. Toutes ces eaux mythiques n’en font plus qu’une, qui pour Thalès devient principe scientifique d’explication.