questions d'éthique

Le Martien

[edit] Ray Bradbury, Chroniques martiennes

SEPTEMBRE 2036

Les montagnes bleues s’élevaient dans la pluie et la pluie tombait dans les longs canaux.

Le vieux LaFarge et son épouse sortirent de leur maison pour la regarder. « La première averse de la saison, fit observer LaFarge. — Ça fait plaisir, dit sa femme. — Elle est la bienvenue. » Ils refermèrent la porte. À l’intérieur, ils se réchauffèrent les mains au-dessus du feu. Au loin, par la fenêtre, ils apercevaient les flancs luisants de pluie de la fusée à bord de laquelle ils avaient quitté la Terre.

« Je n’ai qu’un regret, dit LaFarge en contemplant ses mains. — Lequel ? — De ne pas avoir pu emmener Tom avec nous. — Enfin, Lafe ! — Je ne vais pas remettre ça ; excuse-moi. — Nous sommes venus ici pour profiter de nos vieux jours en paix, pas pour penser à Tom. Il y a si longtemps qu’il est mort, on devrait essayer de l’oublier, lui et tout ce qu’on a laissé sur la Terre. — Tu as raison. » Il se remit à exposer ses mains à la chaleur, les yeux fixés sur le feu. « Je n’en parlerai plus. C’est simplement que j’ai la nostalgie de nos balades en voiture du dimanche, quand on allait à Green Lawn Park mettre des fleurs sur sa tombe. C’étaient nos seules sorties. » La pluie bleutée tombait doucement sur la maison. À neuf heures, ils se mirent au lit et restèrent allongés, tranquilles, la main dans la main, lui soixante-dix ans, elle soixante-quinze, dans la nuit pluvieuse. « Anna ? fît-il à voix basse. — Oui ? — Tu n’as pas entendu quelque chose ? » Tous deux écoutèrent la pluie et le vent. « Rien, dit-elle. — Quelqu’un qui sifflait. — Non, je n’ai pas entendu. — Je vais quand même aller voir. » Il enfila sa robe de chambre et alla jusqu’à la porte d’entrée. Il hésita un instant, puis l’ouvrit en grand. La pluie lui mouilla le visage, glacée. Le vent soufflait. Dehors se dressait une petite silhouette. Un éclair fendilla le ciel et fit passer une lueur blanche sur le visage qui observait le vieux LaFarge debout sur le seuil. « Qui est là ? » lança LaFarge en tremblant. Pas de réponse. « Qui est-ce ? Qu’est-ce que vous voulez ? » Toujours pas un mot.Il se sentait très faible, épuisé, engourdi. « Qui êtes-vous ? » cria-t-il. Sa femme surgit derrière lui et lui prit le bras. « Pourquoi cries-tu ? — Il y a un petit garçon dans la cour qui ne veut pas me répondre, chevrota le vieil homme. Il ressemble à Tom ! — Viens te coucher, tu rêves. — Mais il est là ! Regarde toi-même. » Il fit bâiller un peu plus la porte à cet effet. Le vent froid soufflait, la pluie fine arrosait le sol et la silhouette immobile fixait sur eux un regard lointain. La vieille femme se figea sur le seuil. « Allez-vous-en ! dit-elle en agitant la main. Allez-vous-en ! — Est-ce qu’on ne dirait pas Tom ? » demanda le vieil homme. La silhouette ne bougeait pas. « J’ai peur, dit la vieille femme. Ferme la porte et viens te coucher. Je ne veux pas me mêler de ça. » Elle disparut dans la chambre à coucher en maugréant entre ses dents. Le vieil homme resta sur place dans le froid que le vent faisait pleuvoir sur ses mains. « Tom, appela-t-il doucement. Tom, si c’est toi, si par hasard c’est bien toi, Tom, je ne mettrai pas le verrou. Et si tu as froid et que tu veuilles venir te réchauffer, entre un peu plus tard et étends-toi près du feu ; il y a des carpettes de fourrure. » Il referma la porte mais sans la verrouiller. Sa femme le sentit se remettre au lit et frissonna. « Quelle nuit affreuse. Je me sens si vieille, sanglota-t-elle. — Chut, chut », fit-il d’une voix apaisante avant de la serrer dans ses bras. « Allez, dors. » Elle finit par s’endormir. Alors, comme il tendait l’oreille, il entendit la porte d’entrée s’ouvrir tout doucement, laissant entrer la pluie et le vent, puis se refermer. Il entendit des pas feutrés du côté de la cheminée et une respiration paisible. « Tom », dit-il pour lui tout seul. Un éclair déchira les ténèbres. Au matin le soleil était brûlant. Mr. LaFarge ouvrit la porte du salon et jeta un rapide coup d’œil circulaire. Devant le foyer, les carpettes étaient vides. LaFarge soupira. « Je me fais vieux », dit-il. Il entreprit d’aller chercher un seau d’eau claire au canal pour faire sa toilette. Sur le seuil de la porte il faillit renverser le jeune Tom qui rapportait déjà un seau rempli à ras bord. « Bonjour, papa ! — Bonjour, Tom. » Le vieil homme s’écarta. Le gamin, pieds nus, se hâta de traverser la pièce, déposa son seau et se retourna en riant. « Une bien belle journée ! — Effectivement. » LaFarge n’en croyait pas ses yeux. L’enfant se comportait le plus naturellement du monde. Il se mit à se laver la figure dans l’eau. Le vieil homme s’avança. « Tom, comment es-tu arrivé ici ? Tu es vivant ? — Je ne devrais pas ? » L’enfant leva les yeux vers lui. « Mais, Tom, Green Lawn Park, tous les dimanches, les fleurs et... » LaFarge fut obligé de s’asseoir. L’enfant vint se tenir devant lui et lui prit la main. Le vieil homme sentit le contact des doigts chauds et fermes. « Tu es vraiment ici, ce n’est pas un rêve ? — Tu veux que je sois ici, non ? » L’enfant semblait inquiet.« Oui, oui, Tom ! — Alors pourquoi poser des questions ? Accepte-moi ! — Mais ta mère... le choc... — Ne t’inquiète pas pour elle. Pendant la nuit, je vous ai chanté des chansons ; comme ça vous m’accepterez mieux, surtout elle. Je sais quel choc ça peut être. Attends qu’elle arrive, tu verras. » Il se mit à rire en secouant ses boucles cuivrées. Il avait des yeux très bleus, lumineux. « Bonjour, vous deux. » La mère sortit de la chambre à coucher en relevant ses cheveux en un chignon. « Quelle belle journée, n’est-ce pas ? » Tom se retourna et rit au nez de son père. « Tu vois ? » Ils firent un déjeuner délicieux, tous les trois, à l’ombre derrière la maison. Mrs. LaFarge avait déniché une vieille bouteille de vin de tournesol qu’elle avait mise de côté et ils en burent tous un peu. Mr. LaFarge n’avait jamais vu sa femme aussi rayonnante. Si quelque doute subsistait dans son esprit à propos de Tom, elle ne s’en ouvrit point. La chose lui paraissait parfaitement naturelle. Comme elle paraissait de plus en plus naturelle à LaFarge. Tandis que maman débarrassait, LaFarge se pencha vers son fils et lui demanda en confidence : « Quel âge as-tu à présent, fiston ? — Enfin, papa, tu ne le sais pas ? Quatorze ans, bien sûr. — Qui es-tu en réalité ? Tu ne peux pas être Tom, mais tu es quelqu’un. Qui ? — Non ! » Effaré, l’enfant porta ses mains à son visage. « Tu peux me le dire. Je comprendrai. Tu es un Martien, n’est-ce pas ? J’ai entendu des histoires sur les Martiens. Rien de précis. Des histoires d’après lesquelles les Martiens seraient devenus très rares et prendraient l’apparence de Terriens lorsqu’ils viennent parmi nous. Il y a quelque chose en toi... tu es Tom et tu n’es pas vraiment lui. — Tu ne peux vraiment pas m’accepter et te taire ? » s’écria l’enfant, ses mains lui masquant complètement le visage. « Ne doute pas, je t’en supplie, ne doute pas de moi ! » Il se détourna et quitta la table en courant. « Tom, reviens ! » Mais le gamin filait déjà le long du canal en direction de la ville. « Où s’en va Tom ? » s’enquit Anna en revenant chercher ce qui restait de vaisselle. Elle regarda son mari dans les yeux. « Tu lui as dit quelque chose qui l’a contrarié ? — Anna, dit-il en lui prenant la main. Anna, tu ne te souviens de rien ? Green Lawn Park, une pierre tombale, la pneumonie de Tom ? — Qu’est-ce que tu racontes ? » Elle se mit à rire. « N’y pense plus », dit-il calmement. Au loin, la poussière retombait le long du canal dans le sillage de Tom. À cinq heures du soir, alors que le soleil déclinait, Tom revint. Il adressa un regard hésitant à son père. « Tu vas encore me poser des questions ? l’interrogea-t-il. — Aucune. » Sourire éclatant de l’enfant. « Chouette. — Où es-tu allé ? — Aux abords de la ville. J’ai failli ne pas revenir. J’ai failli me faire... » L’enfant cherchait le mot juste. « ... piéger. — Comment ça, ‘‘piéger’’ ? — Je suis passé devant une petite maison en fer-blanc et j’ai eu l’impression que je n’allais jamais pouvoir vous revoir. Je ne sais pas comment t’expliquer, c’est impossible, je ne vois pas ce que je pourrais te dire, même moi je n’y arrive pas ; c’est bizarre, je ne veux pas en parler.— Alors n’en parlons pas. Va plutôt faire un brin de toilette. C’est l’heure du dîner. » L’enfant partit en courant. Une dizaine de minutes plus tard, une barque arriva sur les eaux calmes du canal, transportant un grand échalas qui la faisait tranquillement avancer à l’aide d’une perche. « Bonsoir, camarade LaFarge, dit-il en cessant de pousser. — Bonsoir, Saul, quoi de neuf ? — Toutes sortes de choses, ce soir. Tu connais ce type du nom de Nomland qui vit au bord du canal dans la cahute en fer-blanc ? » LaFarge se raidit. « Oui ? — Tu sais quel genre de canaille c’était ? — Le bruit a couru qu’il avait quitté la Terre parce qu’il avait tué un homme. » Saul prit appui sur sa perche humide et fixa LaFarge. « Tu te souviens du nom de l’homme qu’il a tué ? — Gillings, non ? — C’est ça. Gillings. Eh bien, il y a environ deux heures, Nomland s’est précipité en ville en criant qu’il avait vu Gillings, vivant, ici sur Mars, aujourd’hui, cet après-midi ! Il a essayé de se faire boucler en prison pour se protéger. Mais on n’a pas voulu de lui. Alors Nomland est retourné chez lui, et il y a de ça vingt minutes, à ce que j’ai entendu dire, il s’est fait sauter la cervelle. J’arrive tout juste de là-bas. — Tiens, tiens, fit LaFarge. — Il se passe de drôles de choses... Eh bien, bonne nuit, LaFarge. — Bonne nuit. » La barque s’éloigna sur les eaux paisibles du canal. « Le dîner est prêt », annonça Anna. Mr. LaFarge s’assit devant son assiette et, couteau en main, scruta Tom. « Tom, dit-il, qu’est-ce que tu as fait cet après-midi ? — Rien, fit Tom, la bouche pleine. Pourquoi ? — Pour savoir, c’est tout. » Le vieil homme glissa un coin de sa serviette de table dans son col. À sept heures du soir, Anna voulut aller en ville. « Il y a des mois que je n’y ai pas mis les pieds », dit-elle. Mais Tom refusa. « J’ai peur de la ville, dit-il. Des gens. Je ne veux pas y aller. — En voilà des idées ! Un grand garçon comme toi ! Je ne veux pas entendre ça. Tu vas venir. C’est décidé. — Anna, si le petit ne veut pas... », commença le vieil homme. Mais il était inutile de discuter. Elle les poussa dans le bateau et ils remontèrent le canal sous le ciel étoile, Tom couché sur le dos, les yeux clos ; impossible de savoir s’il dormait ou non. LaFarge ne le quittait pas des yeux, pensif. Qui est cet être, songea-t-il, qui a tout autant besoin d’amour que nous ? Qui est-il, et comment se fait-il que, surgi de sa solitude, il vienne dans le camp étranger en adoptant la voix et le visage du souvenir et reste parmi nous, enfin accepté et heureux ? De quelle montagne sort-il, de quelle grotte, de quelle ultime petite race d’autochtones ayant survécu à l’arrivée des fusées venues de la Terre ? Le vieil homme secoua la tête. Impossible de répondre. En tout cas, c’était Tom. LaFarge regarda la ville au loin et se sentit pénétré d’un vague malaise. Puis il se remit à songer à Tom et à Anna et pensa : Peut-être est-ce une erreur de ne garder Tom qu’un peu de temps, alors qu’on ne peut en attendre qu’ennuis et chagrin, mais comment renoncer à ce que nous avons souhaité par-dessus tout, même s’il ne doit rester qu’un jour avant de disparaître, creusant encore le vide, assombrissant encore les nuits, rendant les pluies nocturnes encore plus pénétrantes ? Autant nous faire rendre gorge que d’essayer denous enlever cet enfant. Et il le regarda, si tranquillement assoupi au fond du bateau. Tom gémit, en proie à quelque rêve. « Les gens, murmura-t-il dans son sommeil. Changer, toujours changer. Le piège. — Là, là, mon petit. » LaFarge caressa les boucles soyeuses de l’enfant, qui se tut. LaFarge aida sa femme et son fils à descendre du bateau. « Nous y voilà ! » Anna sourit aux lumières, écouta la musique qui venait des cabarets, les pianos, les phonographes, regarda les flâneurs qui se promenaient bras dessus, bras dessous dans les rues bondées. « Je voudrais rentrer, dit Tom. — C’est la première fois que je t’entends parler comme ça, dit sa mère. Avant, tu aimais bien les samedis soir en ville. — Reste près de moi, murmura Tom. Je ne veux pas être pris au piège. » Anna réussit à l’entendre. « Arrête de dire des bêtises. Viens ! » LaFarge s’aperçut que l’enfant lui avait pris la main. Il la serra. « Je ne te lâche pas, mon petit Tommy. » Il regarda la foule qui allait et venait et cela l’inquiéta lui aussi. « On ne restera pas longtemps. — Ça ne rime à rien, nous allons passer la soirée ici », dit Anna. Ils traversèrent une rue et trois ivrognes qui donnaient de la bande leur rentrèrent dedans. S’ensuivit une bousculade, une séparation, quelques demi-tours, et LaFarge se figea, tout étourdi. Tom avait disparu. « Où est-il passé ? demanda Anna d’un ton irrité. Il faut toujours qu’il file à la première occasion. Tom ! » appela-t-elle. LaFarge s’empressa de se frayer un chemin dans la foule, mais Tom s’était volatilisé. « Il reviendra ; il sera au bateau quand on partira », dit Anna en toute conviction en pilotant son mari vers le cinéma. Un remous soudain agita la foule, et un couple passa à toute allure à côté de LaFarge. Joe Spaulding et sa femme. Ils étaient hors de vue avant qu’il ait pu leur adresser la parole. Il se retourna, l’air anxieux, acheta les billets et se laissa entraîner à contrecœur dans l’obscurité. À onze heures Tom n’était pas à l’embarcadère. Mrs. LaFarge devint très pâle. « Allons, maman, dit LaFarge, ne t’inquiète pas. Je vais le retrouver. Attends ici. — Dépêche-toi. » Sa voix se perdit dans les ondulations de l’eau. Il partit dans les rues nocturnes, les mains dans les poches. Partout, les lumières s’éteignaient une à une. Quelques personnes étaient encore accoudées à leurs fenêtres, car la nuit était douce en dépit des nuages orageux qui continuaient de menacer ici et là au milieu des étoiles. Tout en marchant, il se souvint des allusions répétées de l’enfant au piège qui le guettait, de sa peur des foules et des villes. Cela n’avait aucun sens, songea le vieil homme avec lassitude. Peut-être le gamin était-il parti pour toujours, peut-être n’avait-il jamais existé. LaFarge s’engagea délibérément dans une ruelle, fixant son attention sur les numéros. « Salut, LaFarge. » Assis sur le pas de sa porte, un homme fumait la pipe. « Salut, Mike. — Tu t’es disputé avec ta femme ? Tu te balades en attendant que ça passe ? — Non. Je me promène, c’est tout. — Tu as l’air d’avoir perdu quelque chose. À propos... on a retrouvé quelqu’un ce soir. Tu connais Joe Spaulding ? Tu te souviens de sa fille Lavinia ?— Oui. » LaFarge eut soudain très froid. On aurait dit un rêve qui se répétait. Il savait déjà ce qui allait suivre. « Lavinia est revenue ce soir, dit Mike avant de tirer sur sa pipe. Tu te rappelles, elle s’était perdue au fond des mers mortes il y a à peu près un mois ? On pensait avoir retrouvé son corps, salement abîmé, et depuis ça n’allait plus très bien chez les Spaulding. Joe racontait partout qu’elle n’était pas morte, que ce n’était pas son cadavre. Faut croire qu’il avait raison. Ce soir Lavinia a reparu. — Où ça ? » LaFarge sentit son souffle se précipiter, son cœur s’emballer. « Dans la Grand-Rue. Les Spaulding étaient en train d’acheter des billets de cinéma. Et là, tout à coup, dans la foule, ils voient Lavinia. Tu parles d’un choc ! Elle ne les a pas reconnus tout de suite. Ils l’ont suivie sur la moitié d’une rue et lui ont parlé. Alors elle s’est souvenue. — Tu l’as vue ? — Non, mais je l’ai entendue chanter. Tu te souviens comme elle chantait ‘‘The Bonnie Banks of Loch Lomond [7] ’’ ? Je l’ai entendue tout à l’heure lancer des trilles pour son père, là-bas, chez eux. Ça faisait plaisir à entendre ; une si jolie fille. Dire que je la croyais morte. Mais la voilà revenue et tout est pour le mieux... Dis donc, tu n’as pas l’air dans ton assiette. Tu ferais bien d’entrer, que je te serve un coup de whisky... — Non, merci, Mike. » LaFarge s’éloigna. Il entendit Mike lui souhaiter bonne nuit mais ne répondit pas, les yeux fixés sur le bâtiment de deux étages où des grappes cramoisies de fleurs grimpantes martiennes recouvraient le toit de cristal. Derrière, au-dessus du jardin, courait un balcon de fer forgé qu’éclairaient les fenêtres donnant dessus. Il était très tard, mais LaFarge se dit : Que va-t-il arriver à Anna si je ne ramène pas Tom ? Ce deuxième choc, cette deuxième mort, comment va-t-elle les supporter ? Se souviendra-t-elle également de la première, de ce rêve et de cette disparition soudaine ? Mon Dieu, il faut que je retrouve Tom, sinon que va devenir Anna ? Pauvre Anna, qui attend là-bas, à l’embarcadère. Il s’arrêta et leva la tête. Quelque part au-dessus de lui, des voix se souhaitaient tendrement bonne nuit, des portes se fermaient, des lumières se mettaient en veilleuse et il ne restait plus qu’un doux chant. Peu après, une jeune fille de dix-huit ans au plus, très jolie, sortit sur le balcon. LaFarge l’appela dans le vent qui se levait. La jeune fille se retourna et regarda en bas. « Qui est là ? lança-t-elle. — C’est moi », dit le vieil homme, et, prenant conscience de l’absurdité de sa réponse, il se tut pour se contenter de remuer les lèvres. Devait-il crier : « Tom, mon fils, c’est ton père » ? Comment lui parler ? Elle le croirait fou et alerterait ses parents. La jeune fille se pencha dans la coulée de lumière. « Je vous connais, répondit-elle en sourdine. Je vous en prie allez-vous-en ; vous ne pouvez rien y faire. — Il faut que tu reviennes ! » Ces mots échappèrent à LaFarge avant qu’il puisse les ravaler. La silhouette baignée de lune se retira dans l’ombre ; plus d’identité, rien qu’une voix. « Je ne suis plus votre fils, dit-elle. On n’aurait jamais dû venir en ville. — Anna attend à l’embarcadère ! — Je regrette, fit doucement la voix. Mais que je puis-je faire ? Je suis bien ici, aimée autant que vous m’aimiez. Je suis ce que je suis, et je prends ce que je peux. Maintenant il est trop tard, ils me tiennent. — Mais Anna... le choc pour elle. Songes-y. — Les pensées sont trop fortes dans cette maison ; c’est comme si j’étais dans une prison. Je ne peux pas me retransformer. — Tu es Tom, tu étais Tom, n’est-ce pas ? Tu n’irais pas te moquer d’un vieillard ; tu n’es pas vraiment Lavinia Spaulding ? — Je ne suis personne, je ne suis que moi-même ; où que je sois, je suis quelque chose, etlà, je suis quelque chose à quoi tu ne peux rien. — Tu n’es pas en sécurité en ville. Tu serais mieux là-bas, près du canal, où personne ne peut te faire de mal, plaida le vieil homme. — C’est vrai. » La voix hésita. « Mais maintenant je dois tenir compte des gens qui habitent cette maison. Comment réagiront-ils demain matin si je suis repartie, et pour de bon cette fois ? En tout cas, la mère sait ce que je suis ; elle a deviné, tout comme vous. Je crois qu’ils ont tous deviné, mais ils n’ont pas posé de questions. On ne questionne pas la Providence. Si on ne peut pas avoir la réalité, autant se réfugier dans le rêve. Je ne suis peut-être pas leur chère disparue, mais je suis quelque chose de presque préférable à leurs yeux : un idéal façonné par leurs esprits. J’ai le choix entre leur faire du mal ou en faire à votre femme. — Ils sont cinq dans la famille. Ils supporteront mieux de te perdre ! — Je vous en prie, dit la voix. Je suis fatiguée. » La voix du vieil homme se fit plus dure. « Il faut que tu viennes. Je ne peux pas laisser Anna souffrir encore une fois. Tu es notre fils. Tu es mon fils, et tu nous appartiens. — Non, je vous en supplie ! » L’ombre tremblait. « Tu n’appartiens pas à cette maison ni à ces gens ! — Non, ne m’imposez pas ça ! — Tom, Tom, mon fils, écoute-moi. Reviens, descends le long de la glycine. Viens avec moi, Anna attend ; tu seras bien chez nous, tu auras tout ce que tu veux. » Il gardait les yeux levés, appuyant ses paroles de toute la force de sa volonté. Les ombres se déplacèrent, la glycine frémit. Enfin la voix murmura : « Très bien, papa. — Tom ! » Dans le clair de lune, la silhouette agile d’un jeune garçon descendit le long du mur végétal. LaFarge tendit les bras pour l’attraper. Au-dessus d’eux, des lampes s’allumèrent dans la maison. Une voix jaillit d’une des fenêtres grillées. « Qui est là ? — Dépêche-toi, mon petit. » D’autres illuminations, d’autres voix. « Arrêtez, j’ai un fusil ! Vinny, tu vas bien ? » Bruit de pas précipités. Le vieil homme et l’enfant traversèrent le jardin en courant. Une détonation retentit. La balle s’écrasa sur le mur au moment où ils claquaient le portail. « Tom, prends par ici ; je vais aller par là pour les égarer ! Cours jusqu’au canal ; je t’y retrouve dans dix minutes, mon petit. » Ils se séparèrent. Un nuage masqua la lune. LaFarge se mit à courir dans le noir. « Me voilà, Anna ! » La vieille femme l’aida à monter, tout tremblant, dans le bateau. « Où est Tom ? — Il sera là dans une minute », haleta LaFarge. Ils se tournèrent pour surveiller les ruelles et la ville endormie. Des passants attardés étaient encore visibles ici et là : un agent de police, un veilleur de nuit, un pilote de fusée, des hommes seuls qui rentraient chez eux après quelque rendez-vous nocturne, deux couples qui sortaient d’un bar en riant. De la musique jouait en sourdine quelque part. « Pourquoi n’arrive-t-il pas ? demanda la vieille femme. — Il va arriver, il va arriver. » Mais LaFarge n’en était plus si sûr. Et si l’enfant s’était fait reprendre, d’une façon ou d’une autre, dans sa course nocturne le long des rues, entre les maisons plongées dans l’obscurité ? C’était un long trajet, même pour un jeune garçon.Mais il aurait dû arriver le premier à l’embarcadère. C’est alors qu’au loin, dans l’avenue baignée par le clair de lune, il vit une silhouette qui courait. LaFarge cria puis se tut, car de la même direction venait un autre bruit de course accompagné d’éclats de voix. Des fenêtres s’allumaient l’une après l’autre. La silhouette solitaire s’élança sur l’esplanade qui menait à l’embarcadère. Ce n’était pas Tom, simplement une forme qui courait et dont le visage paraissait d’argent à la lueur des globes qui éclairaient la place. Mais à mesure qu’elle se rapprochait, elle devenait de plus en plus familière, et au moment où elle atteignit le débarcadère, c’était Tom ! Anna leva les bras au ciel. LaFarge se hâta de larguer les amarres. Mais il était déjà trop tard. Car, débouchant de l’avenue sur l’esplanade, arrivait maintenant un homme, puis un autre, puis une femme, deux autres hommes, Mr. Spaulding, tous au pas de course. Ils s’arrêtèrent, désorientés. Les yeux écarquillés, ils avaient envie de faire demi-tour car ce ne pouvait être qu’un cauchemar, une aberration. Mais ils se remirent à avancer, hésitants, pour s’arrêter, repartir. Trop tard. La nuit, l’aventure, étaient finies. LaFarge entortillait l’amarre entre ses doigts. Il avait très froid et se sentait très seul. Les autres reprirent les jambes à leur cou, déboulant à toute allure, les yeux dilatés, pour s’arrêter enfin devant l’embarcadère. Une dizaine en tout. Ils jetèrent des regards frénétiques dans le bateau. Crièrent. « Ne bouge pas, LaFarge ! » Spaulding tenait un fusil. Ce qui s’était passé ne faisait plus aucun doute. Tom galopait dans les rues sous le clair de lune, tout seul, dépassant les promeneurs. Un agent de police le voit filer, fait volte-face, arrête son regard sur le visage, lance un nom, se met à sa poursuite. « Hé vous, là, stop ! » Il a reconnu le visage d’un criminel. Et tout le long du trajet, le même scénario se reproduit, ici avec des hommes, là avec des femmes, des veilleurs de nuit, des pilotes de fusée. La silhouette agile les renvoie tous à des identités, des personnes, des noms. Combien de noms ont été prononcés au cours des cinq dernières minutes ? Combien de visages ont pris forme sur celui de Tom, tous illusoires ? Tout le long du chemin, le poursuivi et les poursuivants, le rêve et les rêveurs, la proie et la meute. Tout le long du chemin, la révélation subite, l’éclair d’yeux familiers, un nom ancien que l’on crie, les souvenirs d’autres temps, la foule qui se multiplie. Chacun qui s’élance à mesure que le rêve fugitif, telle une image réfléchie par dix mille miroirs, dix mille yeux, arrive et repart, offrant un visage différent à ceux qui sont devant, à ceux qui sont derrière, à ceux qu’il reste à rencontrer, à ceux que l’on ne voit pas encore. Et maintenant ils sont tous là, au bateau, exigeant que leur rêve leur soit rendu, tout comme nous exigeons qu’il soit Tom, et non Lavinia, ou William, ou Roger ou n’importe qui, songea LaFarge. Mais c’en est fait. Les choses sont allées trop loin. « Venez ici, vous autres ! » leur ordonna Spaulding. Tom descendit du bateau. Spaulding lui saisit le poignet. « Tu vas revenir à la maison avec moi. Je sais. — Attendez, dit l’agent de police. C’est mon prisonnier. S’appelle Dexter ; recherché pour meurtre. — Non ! sanglota une femme. C’est mon mari ! Il me semble que je connais mon mari, quand même ! » D’autres voix protestaient. La foule avança. Mrs. LaFarge s’interposa. « C’est mon fils ; vous n’avez pas le droit de l’accuser de quoi que ce soit. On rentre chez nous de ce pas ! » Tom, lui, tremblait de tous ses membres. Il avait l’air au plus mal. La foule se pressait autour de lui, des mains se tendaient fiévreusement, l’empoignaient, le revendiquaient.Tom hurla. Et sous leurs yeux, il se transforma. Il fut Tom et James, un nommé Switchman et un certain Butterfield ; il fut le maire de la ville, la jeune Judith, William, le mari, et Clarisse, l’épouse. C’était une cire molle qui se modelait selon leurs pensées. Ils criaient, se bousculaient, imploraient. Il se remit à hurler, les mains en avant, son visage se décomposant à chaque supplique. « Tom ! » cria LaFarge. « Alice ! » lança une autre voix. « William ! » Ils lui agrippaient les poignets, le faisaient tourner en tous sens, quand, dans un dernier cri de terreur, il s’effondra. Il gisait sur les dalles, cire fondue qui refroidissait, mille visages en un, un œil bleu, l’autre doré, les cheveux à la fois bruns, roux, blonds, noirs, un sourcil épais, l’autre mince, une grosse main, l’autre petite. Ils s’immobilisèrent au-dessus de lui et portèrent leurs doigts à leur bouche. Puis ils se penchèrent. « Il est mort », dit enfin quelqu’un. Il commença à pleuvoir. Quand ils sentirent les gouttes, ils levèrent la tête vers le ciel. Lentement, puis plus vite, ils se détournèrent, s’éloignèrent, puis se dispersèrent à toute allure. Une minute plus tard, la place était déserte. Il ne restait plus que Mr. et Mrs. LaFarge, les yeux fixés à terre, main dans la main, terrifiés. La pluie tombait sur le visage méconnaissable tourné vers le ciel. Anna ne dit rien mais se mit à pleurer. « Viens, Anna, rentrons, nous n’y pouvons plus rien », dit le vieil homme. Ils grimpèrent dans le bateau et repartirent sur le canal dans l’obscurité. Ils rentrèrent chez eux, allumèrent un petit feu et se chauffèrent les mains. Puis ils se couchèrent et, côte à côte, frigorifiés et ratatinés, ils écoutèrent la pluie revenue fouetter le toit au dessus d’eux. « Écoute, dit LaFarge à minuit. Tu n’as pas entendu quelque chose ? — Non, rien. — Je vais quand même aller voir. » Il traversa à tâtons la chambre obscure et attendit un long moment devant la porte d’entrée avant de se décider. Alors il l’ouvrit en grand et regarda au-dehors. La pluie tombait du ciel noir sur la cour vide, dans le canal et au sein des montagnes bleues. Il attendit cinq minutes, puis, doucement, les mains humides, il referma la porte et la verrouilla.