questions d'éthique

1980-Foucault-L'écriture

[edit] Foucault, Dits Ecrits tome IV texte n°329

Aucune technique, aucune habileté professionnelle ne peut s'acquérir sans exercice ; on ne peut non plus apprendre l'art de vivre, la technê tou biou, sans une askêsis qu'il faut comprendre comme un entraînement de soi par soi : c'était là l'un des principes traditionnels auxquels depuis longtemps les pythagoriciens, les socratiques, les cyniques avaient donné une grande importance.

Il semble bien que, parmi toutes les formes prises par cet entraînement qui comportait:

l'écriture -le fait d'écrire pour soi et pour autrui - se soit mise à jouer assez tard un rôle considérable. En tout cas, les textes de l'époque impériale qui se rapportent aux pratiques de soi font une large part à l'écriture. Il faut lire, disait Sénèque, mais écrire aussi 1.

Et Épictète, qui pourtant n'a donné qu'un enseignement oral, insiste à plusieurs reprises sur le rôle de l'écriture comme exercice personnel : on doit « méditer » (meletan), écrire (graphein), s'entraîner (gumnazein) ;

« puisse la mort me saisir en train de penser, d'écrire, de lire cela 2 ».

Ou encore :

« Garde ces pensées nuit et jour à la disposition [prokheiron] ; mets-les par écrit, fais-en la lecture ; qu'elles soient l'objet de tes conversations avec toi-même, avec un autre [...] s'il t'arrive quelqu'un de ces événements qu'on appelle indésirables, tu trouveras aussitôt un soulagement dans cette pensée que ce n'est pas inattendu 3. »

Dans ces textes d'Épictète, l'écriture apparaît régulièrement associée à la « méditation », à cet exercice de la pensée sur elle-même qui réactive ce qu'elle sait, se rend présents un principe, une règle ou un exemple, réfléchit sur eux, se les assimile, et se prépare ainsi à affronter le réel.

1. Sénèque, Lettres à Lucilius (trad. H. Noblot), Paris, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1957, t. III, livre XI, lettre 84, § 1, p. 121.

2. Épictète, Entretiens (Trad. J. Souilhé), Paris, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1963, t. III, livre III, chap. V : À ceux qui quittent l'école pour raisons de santé, § II, p. 23.

3. ibid. op. cit. livre III, chap. XXIV : « Qu'il ne faut pas s'émouvoir pour ce qui ne dépend pas de nous », § 103, p. 109.