questions d'éthique

L'entrainement

[edit] Selon Foucault: Au pôle opposé de la méditation, nous avons la gumnasia (l' «entraînement», l' «exercice»). Si la meditatio est une expérience imaginaire qui exerce la pensée, la gumnasia, elle, est l'entraînement à une situation réelle, même si cette situation a été induite artificiellement. Une longue tradition se profile derrière cela : l'abstinence sexuelle, la privation physique et autres rituels de purification.

Ces pratiques d'abstinence visent autre chose que la purification et la vérification du pouvoir du démon, qui les justifiaient pour Pythagore et pour Socrate. Dans la culture stoïcienne, leur fonction est d'établir et de tester l'indépendance de l'individu à l'égard du monde extérieur. Dans le De genio Socratis de Plutarque, par exemple, l'individu se livre à des activités sportives très éprouvantes ; ou bien il se soumet à la tentation en plaçant devant lui des mets très appétissants et en y renonçant. Il appelle son esclave et lui donne les mets, tandis que lui-même mange le repas destiné aux esclaves *.

* Plutarque, Le Démon de Socrate in Oeuvres morales (trad. J. Hani), Paris, Les Belles Lettres, «Collection des universités de France», 1980, t. VIII, § 585 a, p. 95.

De cela, nous trouvons un autre exemple dans la lettre 18 de Sénèque à Lucilius. Sénèque se prépare à une grande journée de festivités par des actes de mortification de la chair, afin de se convaincre que la pauvreté n'est pas un mal et qu'il est capable de la supporter *.

Entre ces deux pôles d'exercice de la pensée et d'entraînement à la réalité que sont la meletê et la gumnasia, il existe toute une série de possibilités intermédiaires. C'est dans Épictète que l'on trouve le meilleur exemple de moyen terme. Épictète entend surveiller sans cesse les représentations -une technique qui trouvera son apogée avec Freud. Deux métaphores sont, pour lui, importantes : celle du veilleur de nuit, qui ne laisse entrer personne dans la ville s'il ne peut prouver son identité (nous devons, à l'égard du flot de nos pensées, adopter l'attitude du veilleur de nuit) **, et celle du changeur d'argent, qui vérifie l'authenticité de la monnaie, l'examine, la soupèse, s'assure de sa valeur. Nous devons être les argyronomes de nos représentations, de nos pensées, les testant avec vigilance, vérifiant leur métal, leur poids, leur effigie ***.

Cette métaphore du changeur d'argent, nous la retrouvons chez les stoïciens et dans la littérature chrétienne primitive, mais dotée de significations différentes. Adopter l'attitude du changeur d'argent, pour Épictète, signifie que, dès qu'une idée se présente à notre esprit, nous devons réfléchir aux règles qui nous permettent de l'évaluer. Pour Jean Cassien, cependant, être un changeur d'argent et examiner ses pensées signifie tout autre chose : il s'agit d'essayer de déterminer si, à l'origine du mouvement qui suscite les représentations, il n'y a pas la concupiscence ou le désir -si notre pensée innocente n'a pas d'origines coupables, s'il n'y a pas, en sous-main, quelque chose qui est le grand séducteur, qui est peut-être invisible, l'argent de notre pensée ****.

Épictète définit deux types d'exercices : les exercices sophistiques et les exercices éthiques. La première catégorie se compose d'exercices empruntés à l'école : c'est le jeu des questions et des réponses. Ce doit être un jeu éthique, c'est-à-dire quelque chose qui débouche sur un enseignement moral *****.

La deuxième série est constituée par les exercices ambulatoires : on va se promener, le matin, et on teste les réactions sur soi que suscite la promenade *. Le but de ces deux types d'exercices n'est pas le déchiffrement de la vérité, mais le contrôle des représentations. Ils sont des rappels des règles auxquelles l'on doit se conformer face à l'adversité. Les tests que préconisent Épictète et Cassien évoquent, jusque dans les termes utilisés, une machine de censure pré-freudienne. Pour Épictète, le contrôle des représentations ne consiste pas en un décryptage, mais en un rappel à la mémoire des principes d'action, afin de déterminer, grâce à l'examen que l'individu pratique sur lui-même, si ces principes gouvernent sa vie. C'est une sorte d'examen de soi permanent, dans lequel l'individu doit être son propre censeur. La méditation sur la mort constitue le terme le plus abouti de ces différents exercices.

* Sénèque, Lettres à Lucilius (trad. H. Noblot), Paris, Les Belles Lettres, «Collection des universités de France», 1945, Lettre 18, § 1-8, pp. 71-76.

** Epictète, Entretiens (trad. J. Souilhé), Paris, Les Belles Lettres, «Collection des

universités de France», 1963, livre III, chap. XII, § 15, p. 45.

*** Epictète, op. cit., pp. 76-77.

**** Jean Cassien, «Première conférence de l'abbé Moïse», in Conférences (trad. Dom E. Pichery), Paris, Éd. du Cerf, coll. «Sources chrétiennes», no 42, 1955, t. I, chap. XX, pp. 101-105.

***** Épictète, op. cit. , pp. 32-33.