questions d'éthique

1980-La méditation

[edit] Selon Foucault

Meletê

Meletê, d'après la traduction latine (meditatio), signifie «méditation». Ce mot a la même racine qu'epimeleisthai. C'est un terme assez vague, un terme technique emprunté à la rhétorique. Meletê désigne la réflexion sur les termes et les arguments adéquats qui accompagnent la préparation d'un discours ou d'une improvisation. Il s'agit d'anticiper la situation réelle à travers le dialogue des pensées. La méditation philosophique ressortit à la meletê : elle consiste à mémoriser les réactions et à réactiver leur souvenir en se plaçant dans une situation où l'on peut imaginer de quelle manière l'on réagirait. Au moyen d'un exercice d'imagination («supposons que»...), on juge le raisonnement qu'il faudrait adopter afin de tester une action ou un événement (par exemple : «Comment réagirais-je ?»). Imaginer comment s'articulent divers événements possibles afin d'éprouver de quelle manière l'on réagirait : c'est cela, la méditation.

L'exercice de méditation le plus célèbre est la praemeditatio malorum, telle que la pratiquaient les stoïciens. La praemeditatio est une expérience éthique, un exercice de l'imagination. En apparence, elle correspond à une vision plutôt sombre et pessimiste de l'avenir. On peut la comparer à ce que dit Husserl de la réduction eidétique.

Les stoïciens opérèrent trois réductions eidétiques du malheur futur. D'abord, il ne s'agit pas d'imaginer l'avenir tel qu'il est susceptible de se présenter, mais d'imaginer le pire, même si ce pire a peu de chances d'advenir -le pire comme certitude, comme actualisation du possible, et non comme calcul de probabilités. Ensuite, il ne faut pas envisager les choses comme susceptibles de se produire dans un avenir lointain, mais comme déjà réelles et en marche. Imaginer, par exemple, non pas que l'on pourrait être exilé, mais que l'on est déjà exilé, soumis à la torture et mourant. Enfin, le but de cette démarche n'est pas d'éprouver des souffrances muettes, mais de se convaincre que ces souffrances ne sont pas des maux réels. La réduction de tout le possible, de toute la durée et de tous les malheurs révèle non pas un mal, mais l'acceptation à laquelle nous sommes tenus. Elle constitue une saisie simultanée de l'événement futur et de l'événement présent. Les épicuriens lui étaient hostiles, parce qu'ils la trouvaient inutile. Ils considéraient qu'il valait mieux se remémorer les plaisirs passés afin de jouir des événements présents.

Au pôle opposé, nous avons la gumnasia (l' «entraînement», l' «exercice»). Si la meditatio est une expérience imaginaire qui exerce la pensée, la gumnasia, elle, est l'entraînement à une situation réelle, même si cette situation a été induite artificiellement. Une longue tradition se profile derrière cela : l'abstinence sexuelle, la privation physique et autres rituels de purification.

Ces pratiques d'abstinence visent autre chose que la purification et la vérification du pouvoir du démon, qui les justifiaient pour Pythagore et pour Socrate. Dans la culture stoïcienne, leur fonction est d'établir et de tester l'indépendance de l'individu à l'égard du monde extérieur. Dans le De genio Socratis de Plutarque, par exemple, l'individu se livre à des activités sportives très éprouvantes ; ou bien il se soumet à la tentation en plaçant devant lui des mets très appétissants et en y renonçant. Il appelle son esclave et lui donne les mets, tandis que lui-même mange le repas destiné aux esclaves *.

* Plutarque, Le Démon de Socrate in Oeuvres morales (trad. J. Hani), Paris, Les Belles Lettres, «Collection des universités de France», 1980, t. VIII, § 585 a, p. 95.

De cela, nous trouvons un autre exemple dans la lettre 18 de Sénèque à Lucilius. Sénèque se prépare à une grande journée de festivités par des actes de mortification de la chair, afin de se convaincre que la pauvreté n'est pas un mal et qu'il est capable de la supporter *.

Entre ces deux pôles d'exercice de la pensée et d'entraînement à la réalité que sont la meletê et la gumnasia, il existe toute une série de possibilités intermédiaires. C'est dans Épictète que l'on trouve le meilleur exemple de moyen terme. Épictète entend surveiller sans cesse les représentations -une technique qui trouvera son apogée avec Freud. Deux métaphores sont, pour lui, importantes : celle du veilleur de nuit, qui ne laisse entrer personne dans la ville s'il ne peut prouver son identité (nous devons, à l'égard du flot de nos pensées, adopter l'attitude du veilleur de nuit) **, et celle du changeur d'argent, qui vérifie l'authenticité de la monnaie, l'examine, la soupèse, s'assure de sa valeur. Nous devons être les argyronomes de nos représentations, de nos pensées, les testant avec vigilance, vérifiant leur métal, leur poids, leur effigie ***.

Cette métaphore du changeur d'argent, nous la retrouvons chez les stoïciens et dans la littérature chrétienne primitive, mais dotée de significations différentes. Adopter l'attitude du changeur d'argent, pour Épictète, signifie que, dès qu'une idée se présente à notre esprit, nous devons réfléchir aux règles qui nous permettent de l'évaluer. Pour Jean Cassien, cependant, être un changeur d'argent et examiner ses pensées signifie tout autre chose : il s'agit d'essayer de déterminer si, à l'origine du mouvement qui suscite les représentations, il n'y a pas la concupiscence ou le désir -si notre pensée innocente n'a pas d'origines coupables, s'il n'y a pas, en sous-main, quelque chose qui est le grand séducteur, qui est peut-être invisible, l'argent de notre pensée ****.

Épictète définit deux types d'exercices : les exercices sophistiques et les exercices éthiques. La première catégorie se compose d'exercices empruntés à l'école : c'est le jeu des questions et des réponses. Ce doit être un jeu éthique, c'est-à-dire quelque chose qui débouche sur un enseignement moral *****.

* Sénèque, Lettres à Lucilius (trad. H. Noblot), Paris, Les Belles Lettres, «Collection des universités de France», 1945, Lettre 18, § 1-8, pp. 71-76.

** Epictète, Entretiens (trad. J. Souilhé), Paris, Les Belles Lettres, «Collection des

universités de France», 1963, livre III, chap. XII, § 15, p. 45.

*** Epictète, op. cit., pp. 76-77.

**** Jean Cassien, «Première conférence de l'abbé Moïse», in Conférences (trad. Dom E. Pichery), Paris, Éd. du Cerf, coll. «Sources chrétiennes», no 42, 1955, t. I, chap. XX, pp. 101-105.

***** Épictète, op. cit. , pp. 32-33.