questions d'éthique

Exercices: l'examen de conscience

[edit] Selon Foucault: Pour les pythagoriciens, l'examen de conscience est lié à la purification. Le sommeil ayant un rapport avec la mort dans la mesure où il favorise une rencontre avec les dieux, il est nécessaire de se purifier avant d'aller dormir.

Se souvenir des morts est une manière d'exercer sa mémoire. Mais cette pratique prend de nouvelles valeurs et change de sens avec la période hellénistique et le début de l'Empire. À cet égard, plusieurs textes sont significatifs : le De ira et le De tranquillitate de Sénèque *, ainsi que les premières pages du livre IV des Pensées de Marc Aurèle **.

* Sénèque, De la tranquillité de l'âme in Dialogues (trad. R, Waltz), Paris, Les Belles Lettres, «Collection des universités de France», 1927, t. IV, livre 6, § 1-8, pp. 84-86.

** Marc Aurèle, Pensées (trad. A. Trannoy), Paris, Les Belles Lettres, «Collection des universités de France», 1925, livre IV, § 3, pp. 27-29.

Le De ira (livre III) de Sénèque contient des traces de la vieille tradition*. Le philosophe décrit l'examen de conscience -un examen que recommandaient aussi les épicuriens, et dont la pratique trouve son origine dans la tradition pythagoricienne. Le but de l'examen de soi est la purification de la conscience au moyen d'un procédé mnémonique. Agir conformément au bien, pratiquer correctement l'examen de conscience sont les gages d'un bon sommeil et de bons rêves, qui assurent le contact avec les dieux.

Sénèque donne parfois l'impression qu'il utilise un langage juridique, où le soi est à la fois le juge et l'accusé. Sénèque est le juge qui poursuit le soi en justice, de sorte que l'examen de conscience prend la forme d'un procès. Mais il suffit d'y regarder de plus près pour constater qu'il ne s'agit pas d'une cour de justice. Sénèque utilise des termes qui renvoient non pas aux pratiques juridiques, mais aux pratiques administratives, comme lorsqu'un contrôleur examine les comptes ou lorsqu'un inspecteur du bâtiment examine une construction. L'examen de soi est une manière de dresser l'inventaire. Les fautes ne sont jamais que de bonnes intentions restées au stade de l'intention. La règle constitue le moyen d'agir correctement, et non de juger ce qui a eu lieu dans le passé. Plus tard, la confession chrétienne cherchera à débusquer les mauvaises intentions.

Plutôt que le modèle juridique, c'est ce regard administratif que le philosophe porte sur sa vie qui est important. Sénèque n'est pas un juge qui se donne pour tâche de punir, mais un administrateur qui dresse un inventaire. Il est l'administrateur permanent de lui-même, et non le juge de son passé. Il veille à ce que tout s'effectue correctement, en accord avec la règle, et non avec la loi. Les reproches qu'il s'adresse ne portent pas sur ses fautes réelles, mais plutôt sur son insuccès. Ses erreurs sont des erreurs de stratégie, et non des fautes morales. Il s'agit pour lui non pas d'explorer sa culpabilité, mais de voir comment ce qu'il a fait s'ajuste à ce qu'il voulait faire, et de réactiver certaines règles de conduite. Dans la confession chrétienne, le pénitent est astreint à mémoriser les lois, mais il le fait afin de découvrir ses péchés.

Premièrement, le problème, pour Sénèque, n'est pas de découvrir la vérité du sujet, mais de rappeler cette vérité à la mémoire, de ressusciter une vérité perdue. Deuxièmement, ce n'est ni lui-même, ni sa nature, ni son origine ou ses affinités surnaturelles que le sujet oublie : il oublie les règles de conduite, ce qu'il aurait dû faire.

* Sénèque, De la colère, in Dialogues (trad. A. Bourgery), Paris, Les Belles Lettres, «Collection des universités de France», t. I, livre III, § 36, pp. 102-103.

Troisièmement, la remémoration des erreurs commises dans la journée permet de mesurer l'écart entre ce qui a été fait et ce qui aurait dû être fait. Quatrièmement, le sujet n'est pas le terrain sur lequel s'opère le processus de décryptage, mais le point où les règles de conduite se rencontrent dans la mémoire. Le sujet constitue le point d'intersection des actes qui nécessitent d'être soumis à des règles et des règles qui définissent la manière dont il faut agir. Nous sommes assez loin de la conception platonicienne et de la conception chrétienne de la conscience.

Les stoïciens spiritualisèrent la notion d'anakhôrêsis, qu'il s'agisse de la retraite d'une armée, du refuge de l'esclave qui s'enfuit de chez son maître, ou de la retraite à la campagne, loin des villes, comme pour Marc Aurèle. La retraite à la campagne prend la forme d'une retraite spirituelle en soi. Faire retraite en soi constitue non seulement une attitude générale, mais un acte précis, que l'on accomplit chaque jour : on fait retraite en soi à des fins de découverte -mais non pas la découverte de ses fautes ou de ses sentiments profonds ; on fait retraite en soi afin de se remémorer les règles d'action, les principales lois qui définissent la conduite. C'est une formule mnémotechnique.