questions d'éthique

Exercices: la méditation

[edit] Au sommet de tous ces exercices, on trouve la fameuse meletê thanatou - méditation, ou plutôt exercice de la mort.

 Elle ne consiste pas, en effet en un simple rappel, même insistant, qu'on est destiné à mourir. Elle est une manière de rendre la mort actuelle dans la vie. Parmi tous les autres stoïciens, Sénèque s'est beaucoup exercé à cette pratique. Elle tend à faire en sorte qu'on vive chaque jour comme si c'était le dernier.

Pour bien comprendre l'exercice que propose Sénèque, il faut se rappeler les correspondances traditionnellement établies entre les différents cycles du temps : les moments de la journée depuis l'aube au crépuscule sont mis en rapport symbolique avec les saisons de l'année - du printemps à l'hiver ; et ces saisons sont à leur tour mises en relation avec les âges de la vie de l'enfance à la vieillesse.

L'exercice de la mort tel qu'il est évoqué dans certaines lettres de Sénèque consiste à vivre la longue durée de la vie comme s'il était aussi court qu'une journée et à vivre chaque journée comme si la vie tout entière y tenait ; tous les matins, on doit être dans l'enfance de sa vie, mais vivre toute la durée du jour comme si le soir allait être le moment de la mort. « Au moment d'aller dormir, dit-il dans la lettre 12, disons, avec allégresse, le visage riant : J'ai vécu. » C'est ce même type d'exercice auquel pensait Marc Aurèle quand il écrivait que « la perfection morale comporte qu'on passe chaque journée comme si c'était la dernière » (VII, 69). Il voulait même que chaque action soit faite « comme si c'était la dernière » (II, 5).

Ce qui fait la valeur particulière de la méditation de la mort, ce n'est pas seulement qu'elle anticipe sur ce que l'opinion représente en général comme le malheur le plus grand, ce n'est pas seulement qu'elle permet de se convaincre que la mort n'est pas un mal ; elle offre la possibilité de jeter, pour ainsi dire par anticipation, un regard rétrospectif sur sa vie. En se considérant soi-même comme sur le point de mourir, on peut juger de chacune des actions, qu'on est en train de commettre dans sa valeur propre. La mort, disait Épictète, saisit le laboureur dans son labour, le matelot dans sa navigation : « Et toi, dans quelle occupation veux-tu être saisi ? » Et Sénèque envisageait le moment de la mort comme celui où on pourrait en quelque sorte se faire juge de soi-même et mesurer le progrès moral qu'on aura accompli jusqu'à son dernier jour. Dans la lettre 26, il écrivait : « Sur le progrès moral que j'aurais pu faire, j'en croirai la mort... J'attends le jour où je me ferai juge de moi-même et connaîtrai si j'ai la vertu sur les lèvres ou dans le coeur. »