questions d'éthique

1980-Foucault- Ascèse

[edit] La culture de soi comportait un ensemble de pratiques désigné généralement par le terme askêsis

Il convient d'abord d'analyser ses objectifs. Dans un passage, cité par Sénèque, Demetrius a recours à la métaphore très courante de l'athlète : nous devons nous exercer comme le fait un athlète ; celui-ci n'apprend pas tous les mouvements possibles, il ne tente pas de faire des prouesses inutiles ; il se prépare aux quelques mouvements qui lui sont nécessaires dans la lutte pour triompher de ses adversaires. De la même façon, nous n'avons pas à faire sur nous-mêmes des exploits (l'ascèse philosophique est très méfiante à l'égard de ces personnages qui faisaient valoir les merveilles de leurs abstinences, de leurs jeûnes, de leur prescience de l'avenir). Comme un bon lutteur, nous devons apprendre exclusivement ce qui nous permettra de résister aux événements qui peuvent se produire ; nous devons apprendre à ne pas nous laisser décontenancer par eux, à ne pas nous laisser emporter par les émotions qu'ils pourraient susciter en nous.

Or de quoi avons-nous besoin pour pouvoir garder notre maîtrise devant les événements qui peuvent se produire ? Nous avons besoin de « discours » : de logoi, entendus comme discours vrais et discours raisonnables. Lucrèce parle des veridica dicta qui nous permettent de conjurer nos craintes et de ne pas nous laisser abattre par ce que nous croyons être des malheurs. L'équipement dont nous avons besoin pour faire face à l'avenir, c'est un équipement de discours vrais. Ce sont eux qui nous permettent d'affronter le réel.

Trois questions se posent à leur sujet.

1) La question de leur nature. Sur ce point, les discussions entre les écoles philosophiques et à l'intérieur des mêmes courants ont été nombreuses. Le point principal du débat concernait la nécessité des connaissances théoriques. Sur ce point, les épicuriens étaient tous d'accord : connaître les principes qui régissent le monde, la nature des dieux, les causes des prodiges, les lois de la vie et de la mort est, de leur point de vue, indispensable pour se préparer aux événements possibles de l'existence. Les stoïciens se partageaient selon leur proximité à l'égard des doctrines cyniques : les uns accordaient la plus grande importance aux dogmata, aux principes théoriques que complètent les prescriptions pratiques ; les autres accordaient, au contraire, la place principale à ces règles concrètes de conduite. Les lettres 90-91 de Sénèque exposent très clairement les thèses en présence *. Ce qu'il convient de signaler ici, c'est que ces discours vrais dont nous avons besoin ne concernent ce que nous sommes que dans notre relation au monde, dans notre place dans l'ordre de la nature, dans notre dépendance ou indépendance à l'égard des événements qui se produisent. Ils ne sont en aucune manière un déchiffrement de nos pensées, de nos représentations, de nos désirs.

2) La deuxième question qui se pose concerne le mode d'existence en nous de ces discours vrais. Dire qu'ils sont nécessaires pour notre avenir, c'est dire que nous devons être en mesure d'avoir recours à eux lorsque le besoin s'en fait sentir. Il faut, lorsqu'un événement imprévu ou un malheur se présente, que nous puissions faire appel, pour nous en protéger, aux discours vrais qui ont rapport à eux. Il faut qu'ils soient, en nous, à notre disposition. Les Grecs ont pour cela une expression courante : prokheiron ekhein, que les Latins traduisent : habere in manu, in promptu habere - avoir sous la main.

Il faut bien comprendre qu'il s'agit là de bien autre chose que d'un simple souvenir, qu'on rappellerait le cas échéant. Plutarque, par exemple, pour caractériser la présence en nous de ces discours vrais a recours à plusieurs métaphores. Il les compare à un médicament (pharmakon) dont nous devons être munis pour parer à toutes les vicissitudes de l'existence (Marc Aurèle les compare à la trousse qu'un chirurgien doit toujours avoir sous la main) ; Plutarque en parle aussi comme de ces amis dont « les plus sûrs et les meilleurs sont ceux-là dont l'utile présence dans l'adversité nous apporte un secours » ; ailleurs, il les évoque comme une voix intérieure qui se fait entendre d'elle-même lorsque les passions commencent à s'agiter ; il faut qu'ils soient en nous comme « un maître dont la voix suffit à apaiser le grondement des chiens ».

* Sénèque, Lettres à Lucilius (trad. H. Noblot), Paris, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1945-1964, t. IV, pp. 27-50.

On trouve, dans un passage du De beneficiis *, une gradation de ce genre, allant de l'instrument dont on dispose à l'automatisme du discours qui en nous parlerait de lui-même ; à propos des conseils donnés par Demetrius, Sénèque dit qu'il faut « les tenir à deux mains » (utraque manu) sans jamais les lâcher ; mais il faut aussi les fixer, les attacher (adfigere) à son esprit, jusqu'à en faire une partie de soi-même (Partem sui facere), et finalement obtenir par une méditation quotidienne que « les pensées salutaires se présentent d'elles-mêmes ».

On a là un mouvement très différent de celui que prescrit Platon quand il demande à l'âme de se retourner sur elle-même pour retrouver sa vraie nature. Ce que Plutarque ou Sénèque suggèrent, c'est au contraire l'absorption d'une vérité donnée par un enseignement, une lecture ou un conseil ; et on l'assimile, jusqu'à en faire une partie de soi-même, jusqu'à en faire un principe intérieur, permanent et toujours actif d'action. Dans une pratique comme celle-là, on ne retrouve pas une vérité cachée au fond de soi-même par le mouvement de la réminiscence ; on intériorise des vérités reçues par une appropriation de plus en plus poussée.

3) Se pose alors une série de questions techniques sur les méthodes de cette appropriation. La mémoire y joue évidemment un grand rôle ; non pas cependant sous la forme platonicienne de l'âme qui redécouvre sa nature originaire et sa patrie, mais sous la forme d'exercices progressifs de mémorisation. Je voudrais simplement indiquer quelques points forts dans cette « ascèse » de la vérité :

- importance de l'écoute. Alors que Socrate interrogeait et cherchait à faire dire ce qu'on savait (sans savoir qu'on le savait), le disciple pour les stoïciens, ou les épicuriens (comme dans les sectes pythagoriciennes), doit d'abord se taire et écouter. On trouve chez Plutarque, ou chez Philon d'Alexandrie, toute une réglementation de la bonne écoute (l'attitude physique à prendre, la manière de diriger son attention, la façon de retenir ce qui vient d'être dit) ;

- importance aussi de l'écriture. Il y a eu à cette époque toute une culture de ce qu'on pourrait appeler l'écriture personnelle :

prendre des notes sur les lectures, les conversations, les réflexions qu'on entend ou qu'on se fait à soi-même ; tenir des sortes de carnets sur les sujets importants (ce que les Grecs appellent les hupomnêmata) et qui doivent être relus de temps en temps pour réactualiser ce qu'ils contiennent ;

- importance également des retours sur soi, mais au sens d'exercices de mémorisation de ce qu'on a appris.

* Sénèque, De beneficiis, livre VII, § 2. (Des bienfaits, trad. F. Préchac, Paris, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1927, t. II, p. 77).

C'est le sens précis et technique de l'expression anakhôrêsis eis heauton, telle que Marc Aurèle l'emploie : revenir en soi-même et faire l'examen des « richesses » qu'on y a déposées ; on doit avoir en soi-même une sorte de livre qu'on relit de temps en temps. On recoupe là la pratique des arts de mémoire que F. Yates a étudiés.

On a donc là tout un ensemble de techniques qui ont pour but de lier la vérité et le sujet. Mais il faut bien comprendre : il ne s'agit pas de découvrir une vérité dans le sujet ni de faire de l'âme le lieu où réside, par une parenté d'essence ou par un droit d'origine, la vérité ; il ne s'agit pas non plus de faire de l'âme l'objet d'un discours vrai. Nous sommes encore très loin de ce que serait une herméneutique du sujet. Il s'agit tout au contraire d'armer le sujet d'une vérité qu'il ne connaissait pas et qui ne résidait pas en lui ; il s'agit de faire de cette vérité apprise, mémorisée, progressivement mise en application, un quasi-sujet qui règne souverainement en nous.

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On peut distinguer parmi les exercices qui s'effectuent en situation réelle et qui constituent pour l'essentiel un entraînement d'endurance et d'abstinence et ceux qui constituent des entraînements en pensée et par la pensée.