questions d'éthique

-0400-Platon-Alcibiade Un environnement

[edit] Selon Foucault

3) Aux Ier et IIe siècles, le rapport à soi est toujours considéré comme devant s'appuyer sur le rapport à un maître, à un directeur ou, en tout cas, à un autre. Mais cela dans une indépendance de plus en plus marquée à l'égard de la relation amoureuse.

Qu'on ne puisse pas s'occuper de soi sans l'aide d'un autre est un principe très généralement admis. Sénèque disait que personne n'est jamais assez fort pour se dégager par lui-même de l'état de stultitia dans lequel il est : « Il a besoin qu'on lui tende la main et qu'on l'en tire. » Galien, de la même façon, disait que l'homme s'aime trop lui-même pour pouvoir se guérir seul de ses passions : il avait vu souvent « trébucher » des hommes qui n'avaient pas consenti à s'en remettre à l'autorité d'un autre. Ce principe est vrai pour les débutants ; mais il l'est aussi pour la suite et jusqu'à la fin de la vie.

L'attitude de Sénèque, dans sa correspondance avec Lucilius, est caractéristique : il a beau être âgé, avoir renoncé à toutes ses activités, il donne des conseils à Lucilius, mais il lui en demande et il se félicite de l'aide qu'il trouve dans cet échange de lettres.

Ce qui est remarquable dans cette pratique de l'âme, c'est la multiplicité des relations sociales qui peuvent lui servir de support.

- Il y a des organisations scolaires strictes : l'école d'Épictète peut servir d'exemple ; on y accueillait des auditeurs de passage, à côté des élèves qui restaient pour un stage plus long ; mais on y donnait aussi un enseignement à ceux qui voulaient devenir eux-mêmes philosophes et directeurs d'âmes ; certains des Entretiens réunis par Arrien sont des leçons techniques pour ces futurs praticiens de la culture de soi *.

- On rencontre aussi - et surtout à Rome - des conseillers privés : installés dans l'entourage d'un grand personnage, faisant partie de leur groupe ou de leur clientèle, ils donnaient des avis politiques, ils dirigeaient l'éducation des jeunes gens, ils aidaient dans les circonstances importantes de la vie. Ainsi, Demetrius dans l'entourage de Thrasea Pactus ; lorsque celui-ci est amené à se donner la mort, Demetrius lui sert en quelque sorte de conseiller de suicide et il soutient ses derniers instants d'un entretien sur l'immortalité.

- Mais il y a bien d'autres formes dans lesquelles s'exerce la direction d'âme. Celle-ci vient doubler et animer tout un ensemble d'autres rapports : rapports de famille (Sénèque écrit une consolation à sa mère à l'occasion de son propre exil) ; rapports de protection (le même Sénèque s'occupe à la fois de la carrière et de l'âme du jeune Serenus, un cousin de province qui vient d'arriver à Rome) ; rapports d'amitié entre deux personnes assez proches par l'âge et la culture et la situation (Sénèque avec Lucilius) ; rapports avec un personnage haut placé auquel on rend ses devoirs en lui présentant des conseils utiles (ainsi Plutarque avec Fundanus, auquel il envoie d'urgence les notes qu'il a prises lui-même à propos de la tranquillité de l'âme).

* Épictète, Entretiens, livre III, chap. XXIII, § 30 (trad. J. Souilhé), Paris, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1963, t. III, p. 92.

Il se constitue ainsi ce qu'on pourrait appeler un « service d'âme », qui s'accomplit à travers des relations sociales multiples.

L'éros traditionnel y joue un rôle tout au plus occasionnel. Ce qui ne veut pas dire que les relations affectives n'y étaient pas souvent intenses. Sans doute nos catégories modernes d'amitié et d'amour sont-elles bien inadéquates pour les déchiffrer. La correspondance de Marc Aurèle avec son maître Fronton peut servir d'exemple de cette intensité et de cette complexité.