questions d'éthique

-0400-Platon-Alcibiade Une Vie

[edit] Selon Foucault: " L'objectif final de la conversion à soi est d'établir un certain nombre de relations à soi-même. Ces relations sont parfois conçues sur le modèle juridico-politique : être souverain sur soi-même, exercer sur soi-même une maîtrise parfaite, être pleinement indépendant, être complètement « à soi » (fieri suum, dit souvent Sénèque)."

Socrate recommandait à Alcibiade de profiter de sa jeunesse, pour s'occuper de lui-même : « À cinquante ans, ce serait trop tard. » Mais Épicure disait : « Quand on est jeune, il ne faut pas hésiter à philosopher, et quand on est vieux, il ne faut pas hésiter à philosopher.

Il n'est jamais ni trop tôt ni trop tard pour prendre soin de son âme. » C'est ce principe du soin perpétuel, tout au long de la vie, qui l'emporte très nettement. Musonius Rufus, par exemple : « Il faut se soigner sans cesse, si on veut vivre de façon salutaire. » Ou Galien : « Pour devenir un homme accompli, chacun a besoin de s'exercer pour ainsi dire toute sa vie », même s'il est vrai qu'il vaut mieux « avoir, dès son plus jeune âge, veillé sur son âme ».

C'est un fait que les amis auxquels Sénèque ou Plutarque donnent leurs conseils ne sont plus du tout ces adolescents ambitieux auxquels Socrate s'adressait : ce sont des hommes, parfois jeunes (comme Serenus), parfois en pleine maturité (comme Lucilius, qui exerçait la charge de procurateur de Sicile lorsque Sénèque et lui échangent une longue correspondance spirituelle). Épictète, qui tient école, a des élèves encore tout jeunes, mais il lui arrive aussi d'interpeller des adultes - et même des « personnages consulaires » -, pour les rappeler au souci de soi.

S'occuper de soi n'est donc pas une simple préparation momentanée à la vie ; c'est une forme de vie. Alcibiade se rendait compte qu'il devait se soucier de soi, dans la mesure où il voulait par la suite s'occuper des autres. Il s'agit maintenant de s'occuper de soi, pour soi-même. On doit être pour soi-même, et tout au long de son existence, son propre objet.

De là, l'idée de la conversion à soi (ad se convertere), l'idée de tout un mouvement de l'existence par lequel on fait retour sur soi-même (eis heauton epistrephein). Sans doute le thème de l'epistrophê est-il un thème typiquement platonicien. Mais (on a pu déjà le voir dans l'Alcibiade), le mouvement par lequel l'âme se tourne vers elle-même est un mouvement par lequel son regard est attiré vers « le haut » - vers l'élément divin, vers les essences et vers le monde supra-céleste où celles-ci sont visibles. Le retournement auquel invitent Sénèque, Plutarque et Épictète est en quelque sorte un retournement sur place : il n'a pas d'autre fin ni d'autre terme que de s'établir auprès de soi-même, de « résider en soi-même » et d'y demeurer. L'objectif final de la conversion à soi est d'établir un certain nombre de relations à soi-même. Ces relations sont parfois conçues sur le modèle juridico-politique : être souverain sur soi-même, exercer sur soi-même une maîtrise parfaite, être pleinement indépendant, être complètement « à soi » (fieri suum, dit souvent Sénèque). Elles sont aussi représentées souvent sur le modèle de la jouissance possessive : jouir de soi, prendre son plaisir avec soi-même, trouver en soi toute sa volupté.

* Platon, Alcibiade (trad. M. Croiset), Paris, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1985, p. 99.